Contre-article sur les numéraux

En français, le système de numération comporte quelques irrégularités. Or celles-ci pourraient aisément être réduites. Un système avait d'ailleurs été imaginé par Condorcet, dans l'esprit du système métrique et du calendrier républicain, auxquels il avait participé. Cependant, les propositions de l'article, qui n'en fait pas mention, sont, pour certaines, inattendues.

Sommaire

  1. I. Irrégularités
  2. II. Origines
  3. III. Intérêt des formes présentées
  4. IV. Discussion des termes choisis
  5. V. Système vigésimal
  6. VI. Système décimal
  7. VII. Utilisation d'autres bases
  8. VIII. Autres termes alternatifs
  9. IX. Grands nombres
  10. X. Adoption de la base douze
  11. XI. Éléments de comparaison avec d'autres langues
  12. XII. Conclusion
  13. Webographie
  14. Bibliographie

I. Irrégularités

Dans le système de numération en français, le compte de la deuxième dizaine s’effectue à l’aide de termes simples, sauf pour les trois derniers nombres, qui ont une construction décimale régulière. De même, les dizaines supérieures sont simples, sauf pour les trois dernières, avec lesquelles est effectué un compte par vigtaines. Le compte comporte donc diverses irrégularités au cours de la numération :

L'alternance entre formes simples et formes composées
Nombres
Chiffre de référence
deuxième dizainedizaines supérieures
Note : L'italique indique un système vigésimal, le romain un système décimal.
un onze -
deux douze vingt
trois treize trente
quatrequatorzequarante
cinq quinze cinquante
six seize soixante
sept dix-sept soixante-dix
huit dix-huit quatre-vingts
neuf dix-neuf quatre-vingt-dix

D'autre part, lorsqu'un nombre se termine par le chiffre « un », on ajoute « et » avant le dernier mot composant le nombre lorsque celui-ci n'est pas unique, sauf pour « quatre-vingt-un » et « quatre-vingt-onze ». Cette particule apparait et disparait donc au fil de la numération :

La particule de liaison dans l'utilisation courante des numéraux
Nombres
Unités
troisième dizainequatrième dizainecinquième dizainesixième dizaineseptième dizainehuitième dizaineneuvième dizainedixième dizaine
Note : L'italique signale la présence de la particule de liaison, le romain son absence.
zérovingt trente quarante cinquante soixante soixante-dix quatre-vingts quatre-vingt-dix
un vingt et untrente et unquarante et uncinquante et unsoixante et unsoixante et onzequatre-vingt-un quatre-vingt-onze
deux vingt-deux trente-deux quarante-deux cinquante-deux soixante-deux soixante-douze quatre-vingt-deux quatre-vingt-douze
trois vingt-trois trente-trois quarante-trois cinquante-trois soixante-trois soixante-treize quatre-vingt-troisquatre-vingt-treize
... ... ... ... ... ... ... ... ...
neuf vingt-neuf trente-neuf quarante-neuf cinquante-neuf soixante-neuf soixante-dix-neuf quatre-vingt-neuf quatre-vingt-dix-neuf

Il existe encore d'autres particularités. Les dizaines, à partir de la deuxième, ne sont pas composées, contrairement aux puissances de dix supérieures. Les numéraux se terminant par « un » s'accordent en genre, alors que les autres sont invariables ; les adjectifs numéraux « vingt » et « cent » peuvent s'accorder en nombre lorsqu'ils sont multipliés ; l'adjectif numéral « mille » est invariable ; « million » et « milliard » sont des substantifs et s'accordent en nombre. Le terme « vingt » est le seul qui comporte un « g » étymologique.

II. Origines

Les indo-européens avaient probablement un système décimal. Le système vigésimal (ou vicésimal), possiblement largement répandu avant leur arrivée, diparaissait généralement à leur contact. Ni sa survivance ni son développement spontané dans les langues celtiques n'est, à ce jour, attesté. Le latin disposait d'un système décimal.

Les noms des dizaines de vingt à nonante, sont formés de deux particules numérales, dont la seconde, -ngt ou -nte correspond à -ginti, en latin classique, provenant de *gmta, de *kmti, et de l'indo-européen *dekm (formes reconstituées, non attestées), « dix ». Ainsi, les dizaines à partir de vingt signifient, littéralement : deux-dix, trois-dix, ..., neuf-dix.

Le système de numération était déjà irrégulier en latin classique. En effet, alors que les nombres de la première dizaine ne comportaient aucune référence au nombre dix, les deux derniers nombres des autres dizaines étaient formés à l'aide d'un décompte avec la dizaine suivante. D'autre part, les nombres de la deuxième dizaine étaient formés à l'aide de l'unité, à laquelle était adjoint le nombre dix, et certaines formes étaient contractées, alors que pour les dizaines suivantes, les mots formant le nombre étaient détachés, dans l'ordre inverse ou avec la particule de liaison « et ». Ainsi, après « quattuordecim », venait « quindecim », et non « quinquedecim », et les deux derniers de la série étaient « duodeviginti » et « undeviginti », littéralement « deux-de-vingt » et « un-de-vingt ». Le terme « decim » donnait, en bas latin « dece », qui se réduisait par la suite en « ze » pour les nombres de onze à seize, qui sont donc formés de la même manière pour les dizaines citées plus haut : un-dix, deux-dix, ..., six-dix.

Le bas-latin utilisait également des périphrases pour la deuxième dizaine. Par exemple « dece et septe », « dece ac septe », littéralement « dix et sept ». Les formes soustractives, moins intuitives, étaient alors abandonnées. De même pour la, ou les, formes précédant celles-là, peut-être parce qu'elles pouvaient prêter à confusion. En français, « se(p)tèze » aurait ressemblé à « seize » ; en castillan et portugais, respectivement, « seice » et « seize », à « seis ». Toutefois, le phénomène ne s'est pas produit en castillan pour « doce », présentant la même analogie avec « dos ».

Les noms des nombres de la deuxième dizaine ont donc pour origine une base dix, non une base vingt. Ils sont cependant adaptés au compte par vingtaines. Ils ont donc pu favoriser l'adoption du système vigésimal. On retrouve d'ailleurs le compte par vingtaine pour certaines monnaies, telles la livre, divisée en vingt sous.

En 896, les Normands s'installaient à l'embouchure de la Seine. Ils s'implantaient solidement plus tard, et formaient, en 911, le duché de Normandie. La population nouvellement venue était alors principalement originaire du Danemark, de Norvège sinon, et minoritairement de Suède. Ainsi, vraisemblablement, le système vigésimal employé en danois intégrait le français et le breton. C'est du moins une hypothèse admissible, qui correspond à la filiation proposée par G. Rohlfs, puis par Karl Menninger. Le système vigésimal semble en effet se répandre après leur arrivée.

En français, ce système se répandait premièrement d'ouest en est, puis de Paris vers le reste du territoire, et se banalisait en français classique. Toutefois, il ne s'agissait pas d'une base vingt à proprement parler, mais plutôt d'une base vingt hybridée avec une base dix, car ce système employait aussi et des termes pour les puissances de dix, comme « cent » ou « mille », et des multiples de ceux-là. D'autre part, cent étant le plus petit nombre que l'on multiplie dans la numération, la base que nous employons ressemble quelque peu à une base cent. Le nombre « trente », par exemple, renvoie en effet à « une trentaine », au lieu des « trois dizaines » attendues dans une base dix. De même, l'emploi du trait d'union ou de la particule de liaison « et » pour les nombres inférieurs à cent semble indiquer que, jusque là, les nombres sont perçus comme des entités. Aussi, le principe de ce système était de réduire la base, et non de l'augmenter. La vingtaine jouait ainsi le même rôle que précédemment la centaine. Elle permettait de manipuler des ensembles plus petits, dont la représentation est plus familière. Malheureusement, elle ne dispensait pas de l'usage de la centaine, et la combinaison des deux bases, finalement, compliquait le système. Le compte aurait, à l'époque, été effectué de cette manière (l'orthographe est ici modernisée) :

(zéro,) un, deux, ..., dix-neuf,
vingt, vingt et un, vingt et deux, ..., vingt et dix-neuf,
deux vingts, deux vingts et un, deux vingts et deux, ..., deux vingts et dix-neuf,
...,
dix-neuf vingts, dix-neuf vingts et un, ..., dix-neuf vingts et dix-neuf,
quatre cents, ..., quatre cents et vingts, ...

Avec le compte par vingtaines venait l'accord en nombre de « vingt ». Par la suite, la suppression de la marque du pluriel de « vingt » et « cent » s'opérait dans certains cas, bien que leur emploi soit toléré pour « les examens ou concours dépendant du ministère de l'éducation et sanctionnant les étapes de la scolarité élémentaire et de la scolarité secondaire » depuis l'arrêté ministériel du 26 février 1901. L'accord de « cent » était indispensable à son emploi en tant que substantif, emploi comparable à celui que nous connaissons pour « millier », « million » et « milliard », et que « mille » connaissait aussi. Mais les formes telles que « un cent [mille] de barriques » sont devenues rares. Ainsi, tous les termes que l'on multipliait avaient une forme plurielle. Pour « mille », les pluriels « mile », « milie » étaient remplacés par « mille », qui s'employait ensuite aussi pour le singulier, à la place de « mil » ; mais, en latin, les formes avec un et deux « l » existaient au pluriel. Enfin, l'usage de particules de liaisons « et » dans la numération, dont l'usage est toujours diversifié, pouvait permettre de placer des mots de la phrase au cours de l'énoncé du nombre.

Au moyen-âge, les deux systèmes, décimal et vigésimal, coexistaient. Les termes « setante », « treis vinz e duze » et « seisante dis » sont, en effet, attestés au XIIe siècle. Or, du système purement vigésimal, seul « quatre-vingts » est resté.

Les termes « setante », « oitante » et « uitante », « nonante » et « nunante » avaient cours au XIIe siècle. La forme « nounante » se trouvait aussi anciennement. Au XIIIe siècle, « setante » et « oitante » étaient savamment modifiés en « septante » et « octante », d'après les formes latines, de même que « vint » en « vingt », bien que ce « g » avait disparu en bas latin, qu'il précédait le « n » en latin classique et qu'il avait également disparu dans toutes les dizaines suivantes, ou, au siècle précédent, « set » en « sept ». En 1647, dans ses Remarques sur la Langue Françoise, Vaugelas condamnait les formes « septante », « octante » et « nonante » au profit des formes provenant du système vigésimal. Ménage et Thomas Corneille tranchaient également pour « quatre-vingts », mais acceptaient cependant « octante » en arithmétique et en astronomie. Sous cette influence, l'Académie et les autres auteurs de dictionnaires adoptaient, au XVIIe siècle, les formes « soixante-dix », « quatre-vingts » et « quatre-vingt-dix ». L'utilisation des termes « septante », « octante » et « nonante » était pourtant fréquente en France jusqu'à la révolution. Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743 - 1794), les utilisait dans son ouvrage « Moyens d'apprendre à compter sûrement et avec facilité », publié en 1799, mais cela ne confirme pas l'usage, car, bien qu'il y énonce le contraire, il y exposait ses réformes ; cependant celles-ci n'étaient pas adoptées. Par la suite, l'usage de « octante » se maintenait en certains lieux, en partie de par l'enseignement des écoles catholiques. Les termes « septante » et « nonante » étaient usuels jusqu'à récemment en Savoie. Or, si les mots « septante », « octante » et « nonante » apparaissent néanmoins dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française, le mot « huitante », qui figurait dans la première édition, en 1694, était supprimé dans une des éditions suivantes, pour ne réapparaitre que récemment dans la neuvième édition (en cours de parution).

Actuellement, les termes « septante » et « nonante » sont employés en Suisse romande, en Wallonie et à Bruxelles, au Val d'Aoste, au Zaïre et au Rwanda, ainsi que dans les milieux financiers parisiens. Le terme « octante », quant à lui, n'est plus guère employé que très localement. Le terme « huitante », par contre, est courant dans les cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg en Suisse romande.

Le trait d'union dans les numéraux était généralisé par les rectifications orthographiques de 1990. Cependant, les grammairiens ne sont pas unanimes quant à lier ainsi les noms, comme « million » et « milliard ».

III. Intérêt des formes présentées

Les nombres de soixante-dix à quatre-vingt-dix-neuf sont davantage source d'erreur que ceux qui précèdent, d'une part à cause de leur longueur, d'autre part, parce qu'ils font référence à des chiffres qui n'entrent pas dans l'écriture du nombre. Ainsi, on entend « six » au lieu de « sept » dans « soixante-dix », « quatre » au lieu de « huit » dans « quatre-vingts », « quatre », puis « huit », au lieu de « neuf » dans « quatre-vingt-dix ». Ces nombres seront donc plus difficilement mémorisables, en particulier dans une suite de nombres, un numéro de téléphone par exemple. Par ailleurs, cela implique, au mieux, une écriture en chiffres moins rapide des nombres de soixante à quatre-vingt-dix-neuf sous la dictée, car, d'une part, il faut attendre l'annonce des unités pour pouvoir écrire le chiffre des dizaines sans risque d'erreur et, d'autre part, les nombres sont moins vite énoncés à partir de soixante-dix. Au pire, l'irrégularité de « soixante-dix » et de « quatre-vingt-dix » est la cause ratures, et même d'erreurs, dans l'écriture des nombres en chiffres. Enfin, ces formes contribuent à rendre le calcul mental malaisé. Pour ces raisons, la substitution des formes « soixante-dix », « quatre-vingts » et « quatre-vingt-dix » est parfaitement légitime.

Au sujet du remplacement des formes traditionnelles des nombres de dix-sept à dix-neuf, les bénéfices annoncés ne sont guère convaincants. Tout d'abord, la question du trait d'union dans l'écriture des nombres ne se pose plus depuis les rectifications orthographiques de 1990, puisque celui-là y est devenu systématique. Ensuite, ces nombres, tout comme leur substitut, sont formés de deux syllabes, il n'y a donc en cela aucun gain. On peut alors douter de l'accélération des opérations mathématiques, celle-ci ne pouvant aucunement être liée à la prononciation des nouvelles formes. Enfin, concernant l'économie de papier, s'il n'y a aucun gain de caractère pour « dix-sept », il y a effectivement un gain de deux caractères pour « dix-huit » et un gain de un caractère pour « dix-neuf ». Mais le gain d'espace ainsi obtenu demeure peu significatif, et, s'il faut considérer l'argument, on peut raisonnablement penser que les nouvelles formes auraient, au contraire, pour effet une dépense supplémentaire de papier, s'il fallait les enseigner aux écoliers en plus des précédentes.

D'autre part, cette régularisation systématique des nombres de la deuxième dizaine, est curieuse dans la mesure où la régularisation des dizaines n'est que partielle. En effet, en reprenant le système révolutionnaire de Condorcet, on pourrait remplacer « vingt » par « duante », voire, en allant plus loin, réorthographier la dizaine suivante : « trante » et renommer la précédente « unante ».

Enfin, pour « 12,5 », « 13,5 » et « 15,5 », l'ajout de formes exceptionnelles contredit l'objectif initial. En effet, l'idée était initialement d'obtenir un système régulier.

IV. Discussion des termes choisis

Le terme « huitante » étant d'usage plus fréquent que « octante » dans le monde francophone, l'adoption de celui-là aurait découlé davantage d'une logique pragmatique. De plus, « huitante » semble également plus naturel, puisque « octante » est une réfection sur le latin. Aussi, le choix de « octante » sans mentionner l'existence de « huitante » est-il surprenant. En outre, avec la série de mots « septante », « huitante », « octante », « nonante », pourraient être indiqués les dérivés « septantième », « huitantième », « octantième », « nonantième », et « septantaine », « huitantaine », « octantaine », « nonantaine », et encore « septantièmement », « huitantièmement », « octantièmement », « nonantièmement », etc.

Les formes « septeize », « octoze », « noveize » semblent construites à partir du latin. Or, « dix-sept » donne en latin classique « septendecim ». On pourrait tirer de ce mot « septenze » ou « septèze, mais rien ne vient, étymologiquement, justifier un « i » avant la terminaison -ze. De même, d'après les formes latines régulières, « octodecim » et « novemdecim », qui ont respectivement remplacé les formes « duodeviginti » et « undeviginti », on pourrait obtenir respectivement « octoze » et « novenze ». Or, si l'on choisissait la forme élidée « septèze », on pourrait également altérer « octoze » en « huitoze » (voire « huize », bien que celui-ci pourrait être source de confusion avec « huit ») et « novenze » en « novèze » ou « neuvèze » (voire « neuze », bien que celui-ci pourrait être source de confusion avec « neuf »).

Pour « 12,5 », « 13,5 » et « 15,5 », les néologismes introduits ont une construction difficilement accessible. Le premier est particulièrement problématique, car les formes « douèze » et « doeze » sont citées simultanément. Peut-être s'agit-il pour « douèze », ou « doeze », « tronze » et « quinq », de sortes de mots-valises formés, respectivement, à l'aide des mots « demi » et « douze », « tronquer » (ayant une origine commune avec « trois ») et « treize », « quinze » et « esquinter » (ayant une origine commune avec « cinq »), ou « quinze » et « tronquer », ou plus probablement « quinze » et « cinq »...

V. Système vigésimal

L'introduction de nouvelles formes pour les nombres de « dix-sept » à « dix-neuf » semble révéler un penchant base vingt. Mais, s'il s'agit de se tourner vers système vigésimal, alors, plutôt que d'adopter « septante » et « nonante », il faudrait, au contraire, supprimer « trente » et « cinquante » ; et, pour le régulariser, adopter « duante ». Ainsi nous aurions :

zéro, un, deux, ..., neuvèze,
duante, duante-(et-)un, duante-deux, duante-trois, ..., duante-dix, duante-(et-)onze, duante-douze, duante-treize, ..., duante-neuvèze,
quarante, quarante-(et-)un, quarante-deux, quarante-trois, ..., quarante-dix, quarante-(et-)onze, quarante-douze, quarante-treize, ..., quarante-neuvèze,
soixante, soixante-(et-)un, soixante-deux, soixante-trois, ..., soixante-dix, soixante-(et-)onze, soixante-douze, soixante-treize, ..., soixante-neuvèze,
huitante, huitante-(et-)un, huitante-deux, huitante-trois, ..., huitante-dix, huitante-(et-)onze, huitante-douze, huitante-treize, ..., huitante-neuvèze,
cent, ..., cent-duante, ...

On pourrait également bannir « quarante », « soixante » et « huitante », en reprenant l'ancien système. Celui-là deviendrait alors, en le complétant avec les nouvelles formes, en rectifiant l'orthographe de « vingt », en systématisant la particule de liaison « et » pour l'addition, et en rendant tous les numéraux invariables :

zéro, un, deux, ..., neuvèze,
vint, vint-et-un, vint-et-deux, vint-et-trois, ..., vint-et-neuvèze,
deux-vint, deux-vint-et-un, deux-vint-et-deux, trois-vint-et-trois, ..., deux-vint-et-neuvèze,
trois-vint, trois-vint-et-un, trois-vint-et-deux, trois-vint-et-trois, ..., trois-vint-et-neuvèze,
quatre-vint, quatre-vints-et-un, quatre-vint-et-deux, quatre-vint-et-trois, ..., quatre-vint-et-neuvèze,
cent, ..., cent-et-vint, ...

VI. Système décimal

Si l'on voulait, à présent, un système décimal régulier, ce sont alors les formes « onze », « douze », « treize », « quatorze », « quinze » et « seize » qu'il faudrait remplacer, de même que « dix », « vingt » et « trente ». Cela donnerait :

zéro, un, deux, ..., neuf,
unante, unante-(et-)un, unante-deux, ..., unante-neuf,
duante, duante-(et-)un, duante-deux, ..., duante-neuf,
trante, trante-(et-)un, trante-deux, ..., trante-neuf,
...,
nonante, nonante-(et-)un, nonante-deux, ..., nonante-neuf,
cent, ..., cent-(et-)unante, ..., cent-duante, ...

Ou, pour régulariser les dizaines sur le modèle des centaines et des milliers :

zéro, un, deux, ..., neuf,
dix, dix-un, dix-deux, ..., dix-neuf,
deux-dix, deux-dix-un, deux-dix-deux, ..., deux-dix-neuf,
trois-dix, trois-dix-un, trois-dix-deux, ..., trois-dix-neuf,
...,
neuf-dix, neuf-dix-un, neuf-dix-deux, ..., neuf-dix-neuf,
cent, ..., cent-dix, ..., cent-deux-dix, ...

VII. Utilisation d'autres bases

Cependant, les termes irréguliers de la deuxième dizaine sont intéressants, car ils permettent compter dans des bases supérieures à dix. La base douze, par exemple, se distingue par son aspect pratique. Elle était, pour cette raison, utilisée dans le commerce. Le terme de « grosse » pour désigner douze douzaines est d'ailleurs toujours d'usage, et le compte en douzaine et en demi-douzaine probablement plus fréquent que celui par « dizaine » ou par « vingtaine ». De même, la base seize est utilisée en informatique, pour le codage des couleurs en HTML par exemple. Les bases neuf et vingt-sept apparaissent aussi avec le développement du système trinaire en électronique. Les noms des nombres de la deuxième dizaine pourraient donc s'avérer utiles. Et, pour régulariser le système dans les bases supérieures à dix, jusqu'à hauteur de seize, les termes « dizante », « onzante », « douzante », « treizante », « quatorzante » et « quinzante » pourraient être introduits. Ainsi, une manière de compter en base seize serait :

zéro, un, deux, trois..., quinze,
seize, seize-et-un, seize-deux, seize-trois, ..., seize-dix, seize-et-onze, seize-douze, ..., seize-quinze,
vingt, vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois, ..., vingt-dix, vingt-et-onze, vingt-douze, ..., vingt-quinze,
trente, trente-et-un, trente-deux, trente-trois, ..., trente-dix, trente-et-onze, trente-douze, ..., trente-quinze,
...,
quinzante, quinzante-et-un, quinzante-deux, quinzante-trois, ..., quinzante-dix, quinzante-et-onze, quinzante-douze, ..., quinzante-quinze,
cent, ..., cent-seize, ..., cent-vingt, ...

Ou bien, ce qui permettrait de supprimer la particule de liaison « et » :

zéro, un, deux, ..., quinze,
seize, seize-un, seize-deux, ..., seize-quinze,
deux-seize, deux-seize-un, deux-seize-deux, ..., deux-seize-quinze,
trois-seize, trois-seize-un, trois-seize-deux, ..., trois-seize-quinze,
...,
quinze-seize, quinze-seize-un, quinze-seize-deux, ..., quinze-seize-quinze,
cent, ..., cent-seize, ..., cent-vingt, ...

Mais cet emploi des termes « vingt », « trente », ..., « cent », « mille », etc. suppose que leur définition, respectivement « 2 × 10 », « 3 × 10 », ..., « 102 », « 103 », etc., ne se lise non pas « deux fois dix », « trois fois dix », ..., « dix puissance deux », « dix puissance trois », etc., mais respectivement « deux fois base », « trois fois base », ..., « base puissance deux », « base puissance trois », etc. Un tel glissement de sens des termes désignant les puissances de la base se retrouve d'ailleurs chez certains peuples qui sont passés à une numération décimale. Malheureusement, ce glissement ne peut se faire ici pour « dix », qui fait donc figure d'exception, sans quoi, pour les bases supérieures à dix, il signifierait alors à la fois le nombre dix et le nombre correspondant à la base. Pour supprimer cette irrégularité, il faudrait introduire un terme correspondant à la base, qui pourrait être appelé « guinte », ou « gante », de la particule latine « ginti » sur laquelle sont formés les noms de dizaines à partir de vingt, ou, pour éviter un néologisme et se rapprocher d’une forme plus ancienne encore, « compte ». Toutefois, sans le choix de régulariser les dizaines sur le mode des centaines et des milliers, « unante », « duante », etc. auraient très bien convenu. Le compte dans les différentes bases peut maintenant être identique, et parfaitement régulier :

zéro, un, deux, ...,
compte, compte-un, compte-deux, ...,
deux-compte, deux-compte-un, deux-compte-deux, ...,
trois-compte, trois-compte-un, trois-compte-deux, ...,
...,
cent, ..., cent-compte, ..., cent-deux-compte, ...

De cette manière, avec une base inférieure à dix, lors de l'emploi du terme correspondant à la base, la tentation de représenter le chiffre de la base dix correspondant disparait, comme le montre le tableau suivant :

Exemple d'utilisation des bases deux à seize
Nombre
Base
...dix-septdix-huitdix-neuf...
Notes :
  1. Les nombres deux et trois s'écrivent respectivement 10 et 11 en base deux.
  2. Le nombre huit s'écrit 22 en base trois.
deux ...compte-mille-un (deux-mille-un) compte-mille-compte (deux-mille-deux)compte-mille-compte-un
(deux-mille-deux-et-un, deux-mille-trois1)
...
trois ...cent-deux-compte-deux
(cent-vingt-deux, cent-huit2)
deux-cents deux-cent-un ...
quatre ...cent-un cent-deux cent-trois ...
cinq ...trois-compte-deux (trente-deux) trois-compte-trois (trente-trois) trois-compte-quatre (trente-quatre) ...
six ...deux-compte-cinq (vingt-cinq) trois-compte (trente) trois-compte-un (trente-et-un) ...
sept ...deux-compte-trois (vingt-trois) deux-compte-quatre (vingt-quatre) deux-compte-cinq (vingt-cinq) ...
huit ...deux-compte-un (vingt-et-un) deux-compte-deux (vingt-deux) deux-compte-trois (vingt-trois) ...
neuf ...compte-huit (neuf-huit) deux-compte (vingt) deux-compte-un (vingt-et-un) ...
dix ...compte-sept (dix-sept) compte-huit (dix-huit) compte-neuf (dix-neuf) ...
onze ...compte-six (onze-six) compte-sept (onze-sept) compte-huit (onze-huit) ...
douze ...compte-cinq (douze-cinq) compte-six (douze-six) compte-sept (douze-sept) ...
treize ...compte-quatre (treize-quatre) compte-cinq (treize-cinq) compte-six (treize-six) ...
quatorze...compte-trois (quatorze-trois) compte-quatre (quatorze-quatre) compte-cinq (quatorze-cinq) ...
quinze ...compte-deux (quinze-deux) compte-trois (quinze-trois) compte-quatre (quinze-quatre) ...
seize ...compte-un (seize-et-un) compte-deux (seize-deux) compte-trois (seize-trois) ...

Dans le tableau précédent, les formes irrégulières apparaissent entre parenthèses. Certaines renvoient aux noms usuels des nombres à deux chiffres, car, ces noms étant traditionnellement perçus comme des entités, ils pourraient également avoir cours dans d'autres bases.

Ainsi, la distinction entre « dix » et « compte » pourrait permettre d'opposer le compte par dizaines du compte par douzaines, et le compte par comptaines du compte par centaines, milliers, etc. Toutefois, même avec cette définition des termes « compte », « cent », « mille », etc., l'araignée aurait toujours huit pattes, même si on pourrait alors aussi bien dire qu'elle en a mille en base deux. Et, si, en base deux toujours, les mille-pattes ont habituellement entre un million et un milliard de pattes, on ne pourrait pas en déduire pour autant que l'araignée a plus d'un million de pattes.

VIII. Autres termes alternatifs

Le terme « zéro » provient de l'arabe « sifr », de même signification, en passant par l'italien « zefiro ». Or, si ce nombre s'avère indispensable, il s'accomode cependant assez mal à la langue. Si, par exemple, la phrase « Dans mon jardin, deux arbres sont centenaires. » est parfaitement naturelle, la phrase « Dans mon jardin, zéro arbre (n')est centenaire. » l'est déjà beaucoup moins. Un autre exemple est l'hésitation rencontrée pour la forme cardinale correspondante. Alors que « zéroième » est la plus courante, on rencontre aussi « zérotième », voire « zérosième ». Cependant, « zéroïème » est celle qui correspond le plus à l'esprit des rectifications orthographiques de 1990.

On pourrait évidemment se demander l'intérêt d'un ordinal pour le zéro. En d'autres temps, on ne voyait pas non plus l'intérêt d'un cardinal pour ce nombre, pourtant ce dernier n'est plus à démontrer. En fait, l'ordinal de ce nombre répond à des besoins variés. Le mathématicien peut être amené à parler de la dérivée zéroïème d'une fonction. Ce mot permet à l'adepte de la tautologie d'exercer son talent avec grâce : « À sa zéroïème incrémentation, la variable conserve sa valeur initiale. ». Mais son emploi pourrait être illustré plus communément ainsi : « Le zéroïème anniversaire d'un évènement est la date même de sa survenance. ». Dans un cas général, rien n'empêche de définir une suite, donc de définir le, ou les, premier(s) élément(s) de la suite et la règle permettant de déterminer les éléments suivants, et de s'intéresser ensuite aux éléments qui pourraient précéder le premier. Avec « zéroïème », viennent alors « moins unième », « moins deuxième », etc.

Cependant, l'adjectif dérivé du latin « nullus » parait mieux s'adapter aux besoins de la langue. La formulation « Dans mon jardin, nul arbre est centenaire. » semble en effet plus limpide que celle avec « zéro ». On pourra objecter qu'il manque une négation dans cette phrase, mais, d'une part, la particule « ne » a tendence à disparaitre à l'oral, et, d'autre part, elle n'est pas indispensable si « nul » est défini comme adjectif numéral. À moins d'utiliser également la négation avec « moins un », « moins deux », etc., ce qui, littérairement parlant, pourrait être séduisant. Toutefois, si on veut employer une forme négative, la formulation « Dans mon jardin, aucun arbre n'est centenaire. » convient aussi parfaitement. En outre, les composés de « nul » se forment aisément : « nul(l)ième », avec un ou deux « l », suivant qu'on rende l'adjectif numéral « nul » invariable, par conformité avec la plupart des numéraux, ou que le respect de l'usage prime, « nul(l)ièmement » pour évoquer ce qui précède immédiatement le premier point, et « nul(l)aine », désignant un ensemble contenant nul élément.

D'autre part, « un » étant le seul adjectif numéral qui s'accorde en genre, et ayant, en plus, la fâcheuse tendence à être confondu avec l'article indéfini homonyme, sa régularisation pourrait également être envisagée ; le « x » de « deux » pourrait être remplacé par un « s » comme en ancien français et être accolé à une des anciennes formes du mot, « dui », afin d'éviter la confusion avec la préposition « de », comme dans l'exemple « il y en a deux mille à trois mille », pouvant être compris « il y en a de mille à trois mille » ; l'adjectif numéral « cent » pourrait être invariable, comme « mille » ; « mille », ses dérivés « millier », « millième », « million », « milliard », « milliasse » et leur composés éventuels, pourraient s'écrire avec un seul « l » par conformité avec l'esprit de la codification du français (le « l » de « mille » se prononce comme dans « bile » et non « bille ») ; etc. Cela pourrait donner :

nul, nulième, nulièmement, nulaine ;
prem, premième, premièmement, premaine ;
duis, duizième, duizièmement, duizaine ;
trois, troizième, troizièmement, troizaine ;
quatre, quatrième, quatrièmement, quatraine ;
cinq, cinquième, cinquièmement, cinquaine ;
sis, sizième, sizièmement, sizaine ;
set, sètième, sètièmement, sètaine ;
huit, huitième, huitièmement, huitaine ;
neuf, neuvième, neuvièmement, neuvaine ;
compte, comptième, comptièmement, comptaine (dizaine) ;
compte-prem, compte-premième, compte-premièmement, compte-premaine (onzaine) ;
compte-duis, compte-duizième, compte-duizièmement, compte-duizaine (douzaine) ;
compte-trois, compte-troizième, compte-troizièmement, compte-troizaine (treizaine) ;
... ;
compte-neuf, compte-neuvième, compte-neuvièmement, compte-neuvaine ;
duis-compte, duis-comptième, duis-comptièmement, duis-comptaine (vintaine) ;
duis-compte prem, duis-compte-premième, duis-compte-premièmement, duis-compte-premaine ;
... ;
trois-compte, trois-comptième, trois-comptièmement, trois-comptaine (trentaine) ;
... ;
cent, centième, centièment, centaine ;
... ;
mile, milième, milièmement, milaine ;
...

Ces suggestions appellent quelques remarques. Tout d'abord, l'écriture « trois cent internautes » n'empêche aucunement de prononcer éventuellement « trois cent-z-internautes », l'objet n'étant pas ici la normalisation des liaisons. Ensuite, « mile » connait une unité de mesure homonyme, mais cela était déjà le cas, puisque le « l » de cette dernière peut ou non être doublé.

On pourrait encore former, à partir des cardinaux, des équivalents réguliers de « décimal » pour les différentes bases : premésimal, duizésimal, troizésimal, quatrésimal, cinquésimal, sizésimal, sètésimal, huitésimal, neuvésimal, dizésimal, onzésimal, douzésimal, ... Le pluriel de ces mots serait naturelement en -aux. On pourrait alors dire que les Babyloniens utilisaient un système « soissantésimal ». Envisager une série équivalente pour les multiples : nuluple, premuple, duizuple, troizuple, quatruple, ... Pour le caractère de ce qui est associé à un nombre : nulité, premité, duizité, troizité, quatrité, ... Pour ce qui est relatif à un nombre : premaire, duizaire, troizaire, quatraire, ...

IX. Grands nombres

Pour faciliter la lisibilité des nombres, les chiffres sont usuellement groupés par 3. Cependant, le compte par millions commence à 106, les composés du million étant de la forme 106×n. Pour lire correctement un nombre il faut donc grouper par 2 les groupes de 3 chiffres. On aurait pu penser à les grouper par 6, mais, d'une part, une telle quantité de chiffres ne serait plus immédiatement discernable, et, d'autre part, un sous-compte en milliers est effectué pour les puissances de 10 de la forme 10(6×n)-3. Ce sous-compte effectué en milliers est souvent remplacé par un compte en milliards pour 109 et quelquefois en composés du milliard pour les puissances de 10 supérieures.

Au XVIIe siècle, était entreprise une simplification du système, l'échelle courte était adoptée. Les composés du million se rapportaient alors aux puissances de 10 de la forme 103(n+1). Mais l'échelle longue demeurant en place dans la plupart des pays européens, celle-là était rétablie le 3 mai 1961, par le décret no 61-501 relatif aux unités de mesure et au contrôle des instruments de mesure (J.O. du 20 mai 1961), modifié par les décrets no 75-1200 du 4 décembre 1975 et no 82-203 du 26 février 1982.

Par ailleurs, un phénomène peut être observé pour les milliers. Ils sont parfois remplacés par le produit de la centaine avec les nombres de la deuxième dizaine. Ainsi, « onze cents », ..., « dix-neuf cents » sont parfois employés. Peut-être cette habitude a-t-elle un lien avec le système vigésimal, car ce système s'arrête à « deux-mille », ou avec le compte du temps en siècles, car on retrouve ce phénomène chez les anglo-saxons pour les dates. Quoi qu'il en soit, cet emploi est favorisé par le gain d'une syllabe pour « douze cents », « treize cents », « quinze cents » et « seize cent », car « dix cents », qui comporte une syllabe de plus, n'est pas usuel. Toutefois, l'écriture en chiffres peut ne pas concorder avec cette façon d'énoncer les nombres, puisque, si on ne sépare souvent les nombres par 3 qu'à partir de 10 000, l'écriture traditionnelle n'est pas adaptée aux nombres plus élevées utilisant de telles formes. L'écriture intuitive de « onze cents mille » et « quinze cents millions », par exemple, serait respectivement 1100 000 ou 11 00 000 et 1500 000 000 ou 15 00 000 000.

On pourrait penser à généraliser ce principe multiplicatif. On pourrait ainsi avoir la série de « cent » jusqu'à « neuf compte neuf cent ». Et, en poursuivant la même logique avec les puissances de dix suivantes, on aurait alors besoin, outre pour 10 et 100, de termes pour 1 0000, 1 0000 0000, et plus généralement pour les nombres la forme « 10 puissance 2n ». On aurait alors un système exponentiel, qui pourrait être partique pour nommer simplement de très grands nombres, mais peu intuitif et peu adapté à la lecture des nombres en chiffres. Cela nécessiterait d'utiliser plusieurs séparateurs visuels (espace, apostrophe, etc.) pour le rendre abordable.

Plusieurs tentatives de simplification des noms des puissances de dix étaient proposées au cours du temps. Le système Myriade de Donald E. Knuth groupait les chiffres par quatre au lieu de trois. Son système conservait le principe d'une échelle longue, et le groupement par huit chiffres au lieu de six, s'il n'était pas plus pratique, permettait néanmoins de nommer plus rapidement les grands nombres. Le système ainsi obtenu comportait malgré tout un inconvéniant : il s'accomodait mal avec le système métrique, qui est construit sur une base mille. Cependant, si, à première vue, les groupes de quatre chiffres semblent moins immédiatement discernables que les groupes de trois chiffres, il s'agit là avant tout d'une question d'habitude ; et si les Chinois groupent les chiffres par trois lorsqu'ils emploient les chiffres européens alors qu'ils utilisent des termes correspondant aux nombres de la forme 104×n pour la lecture, cela s'explique davantage par un respect des conventions européennes que par un aspect pratique. Le système Gillion de Russ Rowlett, quant à lui, reprenait le principe de l'échelle courte, mais en nommant les puissances de dix avec des préfixes grecs, ce qui avait pour principal effet de le rendre moins abordable.

Le système métrique étant adapté au découpage des nombres en tranches de trois chiffres, et le millier se combinant plus facilement que la base vingt avec la notation positionnelle en vigueur, le système actuel pour les grands nombres peut donc paraitre défendable, malgré les difficultés qu'il présente à partir du milliard. Il pourrait toutefois être envisagé une réforme du système de Conway et Wechsler en appliquant les règles d'accentuation du français et en adoptant le préfixe « quin » au lieu de « quinque », conformément à l'usage, mais en conservant « quadrillion », au lieu du « quatrillion » officiel, par respect des critères d'usage et de logique.

Pourtant, à partir du quadrillion, ce système est très peu employé. Il devient d'autant plus difficile de se représenter l'ordre de grandeur de ces nombres que le nombre de zéros est donné en base 6. Pour décimaliser le système, ce qui est tout à fait envisageable, il suffirait de ne plus composer « mille » lorsque celui-ci sert à composer le million, ou, s'il est convenu de ne pas composer « million » avec « mille », de ne plus composer « milliard » avec quelque puissance de 10 que ce soit, et de définir alors un terme correspondant à 1010, qui se combinerait avec les puissances de 10 qui lui sont inférieures, et dont les composés seraient formés à la manière de l'actuel million. Le gogol, représentant 10100, trouverait ainsi davantage sa place dans un tel système. Les chiffres y seraient groupés par trois, à nouveau par trois, puis par quatre, ce type de groupements se répétant autant de fois que nécessaire. L'irrégularité de ces groupements de chiffres n'est pas problématique, les Indiens opèrent bien un groupement par trois avant d'effectuer des groupements par deux. Au contraire, ces groupements irréguliers pourraient faciliter la lecture des très grands nombres.

X. Adoption de la base douze

La base douze présente l'avantage de ses diviseurs. En effet, les divisions par 2, 3 et 4 sont très courantes. Or, en base douze, les nombres dont 2, 3 ou 4 ne sont pas diviseurs donneraient, après une division par 2, 3 ou 4, un résultat comportant 1 seul chiffre après la virgule. À titre de comparaison, dans notre base usuelle, 100 divisé par 3 donne 33,333333..., et, en base neuf, 100 divisé par 2 donne 44,444444...

Pour passer en base douze, il convient de conserver un nombre de chiffres égal à la base, afin de garder le principe de la notation positionnelle. L'introduction d'un symbole correspondant à chacun des 2 chiffres suivant 9, et, par là, l'allongement des tables de multiplications, seraient donc nécessaires. En réalité, on peut, au contraire, s'en tirer très avantageusement, à condition toutefois d'adopter des chiffres négatifs. En effet, un sytème balancé donnerait, par exemple :

notation traditionnellenom traditionnelnotationnom envisageable
-6moins six 6non-sis
-5moins cinq 5non-cinq
-4moins quatre4non-quatre
-3moins trois 3non-trois
-2moins deux 2non-duis
-1moins un 1non-prem
0 zéro 0 nul
1 un 1 prem
2 deux 2 duis
3 trois 3 trois
4 quatre 4 quatre
5 cinq 5 cinq
6 six 6 sis

On pourrait objecter que douze chiffres seraient suffisants, et que, par conséquent, le « non-sis » est accessoire. Mais son emploi permettrait un compte symétrique en positif et en négatif, et, par là, simplifierait le système ; le « sis » n'apparaissant que pour les nombres positifs et le « non-sis » n'apparaissant que pour les nombres négatifs. Les tables d'opérations deviendraient :

Table d'additions en base douze balancée
+ 6 5 4 3 2 1 0 1 2 3 4 5 6
610111213141565 4 3 2 1 0
511121314156 54 3 2 1 0 1
4121314156 5 43 2 1 0 1 2
31314156 5 4 32 1 0 1 2 3
214156 5 4 3 21 0 1 2 3 4
1156 5 4 3 2 10 1 2 3 4 5
0 6 5 4 3 2 1 0 1 2 3 4 5 6
1 5 4 3 2 1 0 1 2 3 4 5 6 15
2 4 3 2 1 0 1 2 3 4 5 6 1514
3 3 2 1 0 1 2 3 4 5 6 151413
4 2 1 0 1 2 3 4 5 6 15141312
5 1 0 1 2 3 4 5 6 1514131211
6 0 1 2 3 4 5 6 151413121110
Table de multiplications en base douze balancée
× 6 5 4 3 2 101 2 3 4 5 6
630 26 20 16 10 6 06101620 2630
526 21 24 13 125 05121324 2126
420 24 14 10 144 041410 1424 20
316 13 10 13 6 3 036 13 10 1316
210 12 14 6 4 2 024 6 14 12 10
16 5 4 3 2 1 012 3 4 5 6
0 0 0 0 0 0 0 00 0 0 0 0 0
1 6 5 4 3 2 101 2 3 4 5 6
2 10 12 14 6 4 202 4 6 14 12 10
3 161310 13 6 303 6 13 10 13 16
4 20 24 1410 14404 1410 14 24 20
5 262124 1312505 1213 24 21 26
6 30 2620 1610606 10 16 20 26 30

Les symétries rendent ces tables d'opérations très accessibles. De plus, la table de soustractions se retrouve dans la table d'additions, puisque « 6 - 4 = 6 + 4 », et, du fait des diviseurs de douze, les nombres divisibles par 2, 3, 4 ou 6 se repèrent aisément au chiffre par lequel ils se terminent. En outre, avec un tel système, l'apprentissage des nombres relatifs se trouverait grandement facilité.

D'autre part, les termes « mile », « milion » et « miliard » permettant de compter jusqu'à douze chiffres, il ne resterait plus qu'à adopter le terme « miliasse », provenant de « milliasse », terme employé dans le sens de l'actuel billion dès 1723 par Savary, et à former ses composés (biliasse, triliasse, etc.) à la manière des traditionnels composés du million, pour nommer, respectivement, 1010, 1020, 1030, etc. Ces termes s'accomoderaient davantage avec la notation sous forme de puissances de 10, et, s'il le fallait, avec le gogol (10100), que les composés du million et du milliard. Enfin, la valeur du sixième terme de la série obtenu serait bien plus élevée que celle du plus grand zillion officiel, puisque le l'adaptation du sextillion (1036 en base dix) à la base douze correspondrait à « triliasse » (1030 en base douze), alors que « sextiliasse » (1060 en base douze) remplacerait l'adaptation du duodécillion (1072 en base dix) à la base douze.

XI. Éléments de comparaison avec d'autres langues

On pourrait faire un parallèle avec d'autres langues concernant quelques points évoqués plus haut.

La numération dans quelques langues latines
Langue
Nombre
occitan catalan italien castillan portugais roumain latin classique
Notes :
  1. Brésilien.
  2. Cohérent de 10 à 20.
  3. Terme équivalent, le zéro étant absent de la numération.
  4. L'irrégularité des deux derniers nombres de la deuxième dizaine se retrouve pour toutes les dizaines supérieures.
zéro zèro zero zero cero zero zero [nullus]c
un, une un, una un, una uno, una uno, una um, uma unu, una unus, una, unum
deux dos, doas dos, dues due dos dois, duas doi, două duo, duae, duo
trois tres tres tre tres três trei tres, tres, tria
quatre quatre quatre quattro cuatro quatro patru quattuor
cinq cinc cinc cinque cinco cinco cinci quinque
six sièis sis sei seis seis şase sex
sept sèt set sette siete sete şapte septem
huit uèch, uèit vuit otto ocho oito opt octo
neuf nòu, nau nou nove nueve nove nouă novem
dix dètz deu diece diez dez zece decem
onze onze onze undici once onze unsprezece undecim
douze dotze dotze dodici doce doze doisprezece duodecim
treize tretze tretze tredici trece treze treisprezece tredecim
quatorze quatòrze catorze quattrodici catorce catorze, quatorzea paisprezece quattuordecim
quinze quinze quinze quindici quince quinze cincisprezece quindecim
seize setze setze sedici dieciséis dezasseis, dezesseisa şaisprezece sedecim, sexdecim
dix-sept dètz-e-sèt disset diciassette diecisiete dezassete, dezessetea şaptesprezece septendecim
dix-huit dètz-e-uèchdivuit diciotto dieciocho dezoito optsprezece duodevigintid
dix-neuf dètz-e-nòu dinou diciannove diecinueve dezanove, dezenovea nouăsprezece undevigintid
vingt vint vint venti veinte vinte douăzeci viginti
vingt-et-un, -evint-un, -a vint-i-un, -a ventuno veintiuno, -a vinte e um, -a douăzeci şi unu viginti unus, -a, -um, unus et viginti
vingt-deux vint-a-dos, -oas vint-i-dos, -ues ventidue veintidos vinte e dois, -uas douăzeci şi doi viginti duo, -ae, -o, duo et viginti
vingt-trois vint-a-tres vint-i-tres ventitre veintitres vinte e três douăzeci şi treiviginti tres, -ia, -ia, tria et viginti
trente trenta trenta trenta treinta trinta treizeci triginta
quarante quaranta quarenta quaranta cuarenta quarenta patruzeci quadraginta
cinquante cinquanta cinquanta cinquanta cincuenta cinqüenta cincizeci quinquaginta
soixante seissanta seixanta sessanta sesenta sessenta şaizeci sexaginta
septante setanta setanta settanta setenta setenta şaptezeci septuaginta
huitante ochanta, utanta vuitanta ottanta ochenta oitenta optzeci octoginta
nonante nonanta, noranta noranta novanta noventa noventa nouăzeci nonaginta
cent cent cent cento cien cem o sută centum
deux-cents dos cents doscent duecento doscientos, -as duzentos, -as două sute ducenti, -ae, -a
trois-cents tres cents trescent trecento trescientos, -as trezentos, -as trei sute trecenti
mille mila, mil mil mille mil um mil o mie mille
un million un milion un millón un milione un millón um milhão un milion milliens mille, decies centena milia
un milliard ? un mil millónun miliardo un mil millónum milhar de milhão, um bilhãoaun miliard, un bilion ?
un billion ? un billón un billónun billón um bilhão, um trilhãoa un trilion, un biliard ?
régulier à partir de 17 17 17 16 16 20b (18)d
La numération dans quelques langues germaniques
Langue
Nombre
anglais allemand néerlandaisdanois norvégien suédois
Notes :
  1. Étasunien.
  2. Les unités précèdent toujours les dizaines.
  3. Moitié [de vingt] otée de trois [fois vingt].
  4. Trois [fois vingt].
  5. Moitié [de vingt] otée de quatre [fois vingt].
  6. Quatre [fois vingt].
  7. Moitié [de vingt] otée de cinq [fois vingt].
  8. Les dizaines sont irrégulières.
zéro zero null nul nul null null
un, une one ein, eine, einseen, eene en en ett
deux two zwei twee to to två
trois three drei drie tre tre tre
quatre four vier vier fire fire fyra
cinq five fünf vijf fem fem fem
six six sechs zes seks seks sex
sept seven sieben zeven syv syv sju
huit eight acht acht otte åtte åtta
neuf nine neun negen ni ni nio
dix ten zehn tien ti ti tio
onze eleven elf elf elleve elleve elva
douze twelve zwölf twaalf tolv tolv tolv
treize thirteen dreizehn dertien tretten tretten tretton
quatorze fourteen vierzehn veertien fjorten fjorten fjorton
quinze fifteen fünfzehn vijftien femten femten femton
seize sixteen sechzehn zestien seksten seksten sexton
dix-sept seventeen siebzehn zeventien sytten sytten, søttensjutton
dix-huit eighteen achtzehn achttien atten atten arton
dix-neuf nineteen neunzehn negentien nitten nitten nitton
vingt twenty zwanzig twintig tyve tjue, tyve tjugo
vingt-et-un, -etwenty one, twenty-onea einundzwanzig eenentwintig en og tyve tjueen tjugoett
vingt-deux twenty two, twenty-twoa zweiundzwanzig tweeentwintig to og tyve tjueto tjugotvå
vingt-trois twenty three, twenty-threeadreiundzwanzig drieentwintig tre og tyve tjuetre tjugotre
trente thirty dreissig dertig tredive tretti trettio
quarante fourty vierzig veertig fyrre førti fyrtio
cinquante fifty fünfzig vijftig halvtredsc femti femtio
soixante sixty sechzig zestig tresd seksti sextio
septante seventy siebzig zeventig halvfjerdsesytti, søtti sjuttio
huitante eighty achtzig tachtig firsf åtti åttio
nonante ninety neunzig negentig halvfemsg nitti nittio
cent one hundred einhundert eenhonderd et hundred ett hundre ett hundra
deux-cents two hundred zweihundert tweehonderd to hundred to hundre två
trois-cents three hundred dreihundert driehonderd tre hundred tre hundre tre hundra
mille one thousand eintausend eeduizend en tusind ett tusen ett tusen
un million one million eine Million een miljoen en million en million en milljon
un milliard one milliard, one billiona eine Milliarde ? en milliard en milliard en milljard
un billion one billion, one trilliona eine Billion ? en billion en billion billjon
régulier à partir de 20 13b 13b 20h 20 20
La numération quelques autres langues
Langue
Nombre
espérantobasque finnois japonais
Notes :
  1. À nouveau vingt.
  2. Trois fois vingt.
  3. Quatre fois vingt.
  4. Basque du nord
  5. Mise à part ne légère irrégularité pour 40, 200, etc.
  6. Contrairement aux dizaines supérieures, les unités sont placées avant la dizaine entre 10 et 20.
zéro nulo zero nolla zero
un, une unu bat yksi ichi
deux du bi kaksi ni
trois tri hiru kolme san
quatre kvar lau neljä yon
cinq kvin bost viisi go
six ses sei kuusi roku
sept sep zazpi seitsemän nana
huit ok zortzi kahdesan hachi
neuf naŭ bederatzi yhdeksän kyuu
dix dek hamar kymmenen juu
onze dek unu hamaika yksitoista juu ichi
douze dek du hamabi kaksitoista juu ni
treize dek tri hamahiru kolmetoista juu san
quatorze dek kvar hamalau neljätoista juu yon
quinze dek kvin hamabost viisitoista juu go
seize dek ses hamasei kuusitoista juu roku
dix-sept dek sep hamazazpi seitsemäntoista juu nana
dix-huit dek ok hemezortzi kaksikymmentä juu hachi
dix-neuf dek naü hemeretzi yhdeksäntoista juu kyuu
vingt dudek hogoi, hogei kaksikymmentä ni juu
vingt-et-un, -edudek unu hogeita bat kaksikymmentäyksi ni juu ichi
vingt-deux dudek du hogeita bi kaksikymmentäkaksi ni juu ni
vingt-trois dudek tri hogeita hiru kaksikymmentäkolme ni juu san
trente tridek hogeita hamar kolmekymmentä san juu
quarante kvardek berrogeia neljäkymmentä yon juu
cinquante kvindek berrogeita hamar viisikymmentä go juu
soixante sesdek hirurogeib kuusikymmentä roku juu
septante sepdek hirurogeita hamar seitsemänkymmentänana juu
huitante okdek laurogeic kahdesankymmentä hachi juu
nonante naŭdek laurogeita hamar yhdeksänkymmentä kyuu juu
cent cent ehun sata hyaku
deux-cents ducent berrehun kaksisata ni hyaku
trois-cents tricent hirurehun kolmesata san hyaku
mille mil mila tuhat sen
un million miliono milioi bat, miliun mijoona hyaku man
un milliard miliardo mila milioi ? ?
un billion duiliono bilioi, miliard? ?
régulier à partir de 0 0e 20f 0
Complément de formes numérales cardinales de la deuxième dizaine
Langue
Nombre
français occitan castillan
Notes : L'astérisque signale les formes restituées.
10dix dètz diez
11onze onze once
12douze dotze doce
13treize tretze trece
14quatorze quatòze quatorce
15quinze quinze quince
16seize seitze *seice
17*sètèze, *septèze, *septenze*sètze, *seteze *siece, *sietece
18*huize, *huitoze, *octoze *uètze, *ucheze *oce, *ochece
19*neuze, *neuvèze, *novèze, *novenze*nòutze, *noneze*nuece, *nuevece

XII. Conclusion

Cet argumentaire, cette fois encore, a peu de chance de produire un sensible effet sur l'usage. Néanmoins, son propos consiste surtout à énoncer les irrégularités du système, dont nous n'avons pas toujours conscience, et montrer que ce système demeure très perfectible. La régularisation dont il pourrait faire l'objet concerne trois points. Premièment, la révision orthographique ; le « g » de « vingt », par exemple, est faussement étymologique. Duizièmement, l'apprentissage des formes alternatives au compte par vintaines ; à ce titre, « septante » (en particulier sans prononciation du « p », qui pourrait aussi bien ne pas s'écrire), « huitante » et « nonante », sont parfaitement recevables. Troizièmement, l'adoption de nouvelles formes, si toutefois on se place dans l'optique d'obtenir un système parfaitement régulier.

Webographie

Bibliographie